Élyse avait déjà adopté un petit Haïtien, mais c'était la première fois qu'elle visitait un orphelinat à Port-au-prince. Elle venait voir celle qui deviendrait bientôt sa fille. Les papas blancs et les mamans blanches sont accueillis en sauveurs dans un tel endroit, raconte-t-elle. Tous les enfants se rassemblent autour du sauveur du jour, réclament des câlins, des baisers.
Ces enfants sont trente, quarante, cinquante dans un bâtiment, avec deux dames pour s'occuper de leurs besoins primaires. Changer les couches, les nourrir, les habiller. Vous pensez bien qu'elles n'ont pas le temps pour les câlins. Ces enfants ont donc une soif intense de câlins. Même les grands se pressent autour des sauveurs, les enlacent, veulent s'asseoir sur leurs genoux. Quand elle raconte ça, Élyse se met à pleurer.
Elle se souvient particulièrement de l'un d'entre eux. Un petit garçon plus vieux que les autres, huit ans, peut-être. Il l'a regardée et lui a posé la question. «Moi, Canada?» Avec dans ses yeux bruns, tout l'espoir du monde.
Grâce au séisme, il y est finalement arrivé, au Canada. Adopté par une famille de Québécois avec sa petite soeur. Bonne chance, mon grand.
vendredi 12 février 2010
jeudi 11 février 2010
Arrière-plan
Les deux jeunes sont dans la mi-vingtaine. Elle est d'origine asiatique. Il est Québécois-Blanc. Leurs échanges de regards, leurs rires un peu nerveux et leurs gestes légèrement maladroits ne trompent pas: ils sont aux tout premiers stades du flirt. Ils parlent de tout et de rien, mais le sous-texte est le suivant: ils sont à la veille de se retrouver dans le même lit. Et, peut-être, de tomber en amour.
En arrière-plan, un homme chauve, quarante ans, peut-être, lit une brochure. Titre: Parce que la vie continue. Sous-titre: Aider les enfants et les adolescents en situation de séparation ou de divorce. Sur la couverture, on voit le dessin d'un enfant qui court sur une plage. Dans chaque main, il a un cerf-volant en forme de maison.
Station Crémazie. L'homme chauve boucle son manteau et dépose la brochure dans son sac à dos usé. Il descend.
Les deux jeunes continuent à parler. Tout à leur échange, ils n'ont rien remarqué de leur voisin.
En arrière-plan, un homme chauve, quarante ans, peut-être, lit une brochure. Titre: Parce que la vie continue. Sous-titre: Aider les enfants et les adolescents en situation de séparation ou de divorce. Sur la couverture, on voit le dessin d'un enfant qui court sur une plage. Dans chaque main, il a un cerf-volant en forme de maison.
Station Crémazie. L'homme chauve boucle son manteau et dépose la brochure dans son sac à dos usé. Il descend.
Les deux jeunes continuent à parler. Tout à leur échange, ils n'ont rien remarqué de leur voisin.
mardi 9 février 2010
Collection de vieilles dames (2)
Je vous ai déjà parlé, dans un billet précédent, de ma collection de vieilles dames.
J'en ai ajouté une autre à mon carnet, l'autre jour. Je l'ai baptisée la reine espagnole. Elle avait des cheveux gris tirés vers l'arrière, rassemblés en une courte queue de cheval. Des yeux verts pas doux du tout, plutôt piquants en fait. Et surtout, cette bouche. Des lèvres pleines, qui formaient, même au repos, une moue légèrement dédaigneuse. Avec une collerette et un diadème, elle aurait été parfaite à la cour de Charles Quint.
Même dans ses habits du vingt et unième siècle, avec ses turquoises veinées de brun aux oreilles et au cou, elle était magnifique. Debout dans un wagon de métro, elle imposait le respect. Quelqu'un lui a d'ailleurs cédé sa place. Les lèvres dédaigneuses se sont étirées pour sourire. Un sourire étrangement tendre.
J'en ai ajouté une autre à mon carnet, l'autre jour. Je l'ai baptisée la reine espagnole. Elle avait des cheveux gris tirés vers l'arrière, rassemblés en une courte queue de cheval. Des yeux verts pas doux du tout, plutôt piquants en fait. Et surtout, cette bouche. Des lèvres pleines, qui formaient, même au repos, une moue légèrement dédaigneuse. Avec une collerette et un diadème, elle aurait été parfaite à la cour de Charles Quint.
Même dans ses habits du vingt et unième siècle, avec ses turquoises veinées de brun aux oreilles et au cou, elle était magnifique. Debout dans un wagon de métro, elle imposait le respect. Quelqu'un lui a d'ailleurs cédé sa place. Les lèvres dédaigneuses se sont étirées pour sourire. Un sourire étrangement tendre.
jeudi 4 février 2010
Le dilemme d'une vie
La maman est partie en avion, au Guatemala, pour aller chercher le petit garçon qu'elle adoptera avec son mari. Ils ont déjà une fille, qui a hâte d'avoir un petit frère. Elle arrive là-bas avec un groupe de parents. Tous, ils ont des bébés. Elle a un petit bonhomme de trois ans. Dès le départ, ça ne va pas. Le petit ne veut pas la suivre. Il pleure. Il hurle. Chaque mouvement est pénible. Le séjour de quelques jours au Guatemala est un supplice.
Avant le départ, la maman prend le téléphone. Elle appelle à la maison. Elle dit à son mari: chéri, j'ai l'impression que cet enfant va gâcher notre vie. Puis, elle laisse entendre au responsable du groupe qu'elle songe à ne pas amener le petit avec elle. Le responsable n'accueille pas bien son commentaire. Elle s'est engagée, lui dit-il.
Et là, la maman est prise au Guatemala avec un affreux dilemme. Abandonner pour la deuxième fois un petit garçon qui a déjà été abandonné par ses vrais parents. Ou repartir avec un enfant dont elle sent, d'instinct, qu'il sera une immense source de problèmes pour sa famille.
Elle repart avec lui.
L'histoire ne finit pas bien. Son instinct était juste. L'enfant souffrait d'un grave trouble de l'attachement. Il a transformé la vie de trois personnes en un enfer permanent. Depuis quelques années, il a coupé tous les ponts avec sa mère, après avoir menacé de la tuer à plusieurs reprises.
Quand elle pense à lui, elle a peur.
Et vous, qu'auriez-vous fait à sa place?
Avant le départ, la maman prend le téléphone. Elle appelle à la maison. Elle dit à son mari: chéri, j'ai l'impression que cet enfant va gâcher notre vie. Puis, elle laisse entendre au responsable du groupe qu'elle songe à ne pas amener le petit avec elle. Le responsable n'accueille pas bien son commentaire. Elle s'est engagée, lui dit-il.
Et là, la maman est prise au Guatemala avec un affreux dilemme. Abandonner pour la deuxième fois un petit garçon qui a déjà été abandonné par ses vrais parents. Ou repartir avec un enfant dont elle sent, d'instinct, qu'il sera une immense source de problèmes pour sa famille.
Elle repart avec lui.
L'histoire ne finit pas bien. Son instinct était juste. L'enfant souffrait d'un grave trouble de l'attachement. Il a transformé la vie de trois personnes en un enfer permanent. Depuis quelques années, il a coupé tous les ponts avec sa mère, après avoir menacé de la tuer à plusieurs reprises.
Quand elle pense à lui, elle a peur.
Et vous, qu'auriez-vous fait à sa place?
mercredi 27 janvier 2010
Le camelot
Il a un visage de photo en noir et blanc. Vous savez, ces photos très classiques de magazine, où on voit le visage du sujet en gros plan. Gros plan sur ces rides profondes, des failles qui partent des yeux et traversent les joues en se noyant dans les poils de la barbe où il y a plus de sel que de poivre. Gros plan aussi sur ces yeux, qui fixent le vide, droit devant lui.
Dans ces yeux, on ne lit rien, et tout à la fois. On lit une barrière érigée entre cet homme et le monde. On lit une absence, une défense, une forteresse. En voyant ces deux grands yeux gris-verts, on sait qu'il y a quelque chose à l'intérieur de cette forteresse, oh, bien caché, très bien caché.
Il tient la revue l'Itinéraire à bout de bras, devant lui. Il ne lâche pas son magazine tant qu'il ne tient pas l'argent en main. Lors de l'échange, ses yeux se posent brièvement sur moi. Il ne dit pas un mot. Et moi non plus.
Dans ces yeux, on ne lit rien, et tout à la fois. On lit une barrière érigée entre cet homme et le monde. On lit une absence, une défense, une forteresse. En voyant ces deux grands yeux gris-verts, on sait qu'il y a quelque chose à l'intérieur de cette forteresse, oh, bien caché, très bien caché.
Il tient la revue l'Itinéraire à bout de bras, devant lui. Il ne lâche pas son magazine tant qu'il ne tient pas l'argent en main. Lors de l'échange, ses yeux se posent brièvement sur moi. Il ne dit pas un mot. Et moi non plus.
mardi 26 janvier 2010
Étrange rencontre (2)
La fille porte un masque de vieille femme qui lui descend jusqu'au bas du visage. Un masque de théâtre, qui dessine une vieille femme de caricature, gros nez, bouche charnue, pommette saillante, rivière de rides. Sa mise va parfaitement avec le masque. Chapeau cloche des années charleston, veston de velours vert. Elle a même de gros escarpins larges, parfaitement passés de mode. Elle est assise avec un jeune homme vêtu, lui, en vendeur de tapis marocain. Djellabah beige, fine moustache. Il porte un grand panier d'osier sur ses genoux. Durant le trajet de métro, il sort une marionnette de ce grand panier. Une jeune fille, dont il fait bouger les membres avec habileté. Elle danse, elle se tourne, elle fait des gestes gracieux de sa petite main souple. C'est un couple parfaitement désassorti, parfaitement étrange, que tout le monde regarde.
Puis, après quelques stations, ils descendent en agitant la main. Tout le monde sourit.
A la prochaine station, c'est une fille déguisée en kangourou qui fait son entrée dans le wagon.
Quel trajet.
Puis, après quelques stations, ils descendent en agitant la main. Tout le monde sourit.
A la prochaine station, c'est une fille déguisée en kangourou qui fait son entrée dans le wagon.
Quel trajet.
mercredi 13 janvier 2010
La chaussette rouge
La dame passe inaperçue dans la cohue matinale du métro. Elle a des cheveux roux ramassés en une queue de cheval maigre. Un manteau violet élimé. Comme la moitié des passagers du métro, elle écoute son baladeur. Et en plus, elle tricote. Une chaussette rouge. Elle a presque terminé le talon.
Ses aiguilles volettent rapidement autour de l'ouvrage de fine laine rouge. Une maille à l'endroit, une maille à l'envers. Elle a presque terminé le talon. Sa pelote de laine est sagement rangée dans son sac de cuir noir verni, imitation crocodile.
La foule, de plus en plus compacte, se resserre autour d'elle. Elle n'en a cure. Elle tricote.
Ses aiguilles volettent rapidement autour de l'ouvrage de fine laine rouge. Une maille à l'endroit, une maille à l'envers. Elle a presque terminé le talon. Sa pelote de laine est sagement rangée dans son sac de cuir noir verni, imitation crocodile.
La foule, de plus en plus compacte, se resserre autour d'elle. Elle n'en a cure. Elle tricote.
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