Jean-François avait dix ans quand on a commencé à rire de lui à l'école. Il faisait de la gymnastique. Il était pas mal bon, à part ça. Il gagnait des médailles. Sa photo paraissait souvent dans le journal local. Les autres petits gars qui, pour la plupart, jouaient au hockey, eux, ne l'avaient pas, leur photo dans le journal. Ils étaient probablement peu jaloux. Ils ont commencé à rire de lui. Tapette, gay, osti de fif.
Jusque là, l'histoire n'est pas neuve. Elle se répète dans toutes les écoles secondaires, à tous les ans, avec des centaines de jeunes garçons.
Mais dans la bande des harceleurs de Jean-François, il y avait quelqu'un de bien particulier.
Son frère. Son frère jumeau.
Même cheveux blonds en bataille. Même corps mince. Même grands yeux bleus. Deux garçons parfaitement semblables. A dix ans, Jean-François a donc vu sa moitié, son double parfait, un partie de lui-même, se retourner contre lui pour sauver sa peau.
Pour éviter d'être, lui aussi, traité de fif, de mangeux de queues, d'osti de tapette.
Imaginez un instant l'ampleur de la trahison qui a coupé les jambes à ce petit garçon de dix ans.
Triste à mourir.
lundi 29 mars 2010
jeudi 18 mars 2010
Points de bascule
Mon amie Agnès Gruda vient de commettre un délicieux petit recueil de nouvelles qui s'axe autour du thème de la trahison. Ça s'appelle Onze petites trahisons. Dans toutes ses nouvelles, il y a ce thème, récurrent: cet instant, où, dans une vie, le temps s'arrête. Toutes les possibilités sont là, devant nous, intangibles. Et où on choisit, ou non, de trahir. Une sorte de point de bascule où on tombe délibérément d'un côté, ou de l'autre, d'un chemin à deux voies qui, chacune, nous emmène à un endroit différent. Ces points de bascule qui parsèment notre vie me fascinent, je l'avoue.
Tout comme ces instants magiques où une foule d'inconnus communie brièvement. Ça arrive parfois dans le métro. Lorsque la voix de femme de la STM annonce, par exemple, que le service sera interrompu. Les yeux qui s'évitaient soigneusement s'autorisent, pendant un bref moment, à se croiser. Tout le monde retient son souffle. Où le service a-t-il été interrompu? Ligne verte. Nous sommes sur la ligne orange. Le grand ouf est collectif. Pendant une ou deux secondes, des regards soulagés et des sourires s'échangent, des blagues sont lancées. Par l'entremise d'une voix électronique porteuse de mauvaises nouvelles, de fragiles ponts de corde ont été lancés entre de purs étrangers.
Et si, à un moment précis dans un wagon de métro, deux personnes le désiraient vraiment, cet infime instant de complicité pourrait se transformer en point de bascule de toute une vie.
Tout comme ces instants magiques où une foule d'inconnus communie brièvement. Ça arrive parfois dans le métro. Lorsque la voix de femme de la STM annonce, par exemple, que le service sera interrompu. Les yeux qui s'évitaient soigneusement s'autorisent, pendant un bref moment, à se croiser. Tout le monde retient son souffle. Où le service a-t-il été interrompu? Ligne verte. Nous sommes sur la ligne orange. Le grand ouf est collectif. Pendant une ou deux secondes, des regards soulagés et des sourires s'échangent, des blagues sont lancées. Par l'entremise d'une voix électronique porteuse de mauvaises nouvelles, de fragiles ponts de corde ont été lancés entre de purs étrangers.
Et si, à un moment précis dans un wagon de métro, deux personnes le désiraient vraiment, cet infime instant de complicité pourrait se transformer en point de bascule de toute une vie.
mercredi 17 mars 2010
Le pantalon
Qui porte le pantalon au lit? Le titre s'étalait, en gros, sur une page du journal Métro. L'article était illustré d'une photo non équivoque: la fille, en boxer ajustés, debout, dominant nettement un jeune gars, beau et épilé, assis, dos contre le mur. Littéralement soumis au pouvoir du deuxième sexe, qui de nos jours, c'est bien connu, porte désormais le pantalon. Le jeune qui lit cet article a des lunettes, une petite barbichette, un sac à dos. Il lit le papier de la première à la dernière ligne. Station Berri-UQAM. Il descend. Un étudiant, je parie. En sexologie.
vendredi 12 février 2010
Moi, Canada?
Élyse avait déjà adopté un petit Haïtien, mais c'était la première fois qu'elle visitait un orphelinat à Port-au-prince. Elle venait voir celle qui deviendrait bientôt sa fille. Les papas blancs et les mamans blanches sont accueillis en sauveurs dans un tel endroit, raconte-t-elle. Tous les enfants se rassemblent autour du sauveur du jour, réclament des câlins, des baisers.
Ces enfants sont trente, quarante, cinquante dans un bâtiment, avec deux dames pour s'occuper de leurs besoins primaires. Changer les couches, les nourrir, les habiller. Vous pensez bien qu'elles n'ont pas le temps pour les câlins. Ces enfants ont donc une soif intense de câlins. Même les grands se pressent autour des sauveurs, les enlacent, veulent s'asseoir sur leurs genoux. Quand elle raconte ça, Élyse se met à pleurer.
Elle se souvient particulièrement de l'un d'entre eux. Un petit garçon plus vieux que les autres, huit ans, peut-être. Il l'a regardée et lui a posé la question. «Moi, Canada?» Avec dans ses yeux bruns, tout l'espoir du monde.
Grâce au séisme, il y est finalement arrivé, au Canada. Adopté par une famille de Québécois avec sa petite soeur. Bonne chance, mon grand.
Ces enfants sont trente, quarante, cinquante dans un bâtiment, avec deux dames pour s'occuper de leurs besoins primaires. Changer les couches, les nourrir, les habiller. Vous pensez bien qu'elles n'ont pas le temps pour les câlins. Ces enfants ont donc une soif intense de câlins. Même les grands se pressent autour des sauveurs, les enlacent, veulent s'asseoir sur leurs genoux. Quand elle raconte ça, Élyse se met à pleurer.
Elle se souvient particulièrement de l'un d'entre eux. Un petit garçon plus vieux que les autres, huit ans, peut-être. Il l'a regardée et lui a posé la question. «Moi, Canada?» Avec dans ses yeux bruns, tout l'espoir du monde.
Grâce au séisme, il y est finalement arrivé, au Canada. Adopté par une famille de Québécois avec sa petite soeur. Bonne chance, mon grand.
jeudi 11 février 2010
Arrière-plan
Les deux jeunes sont dans la mi-vingtaine. Elle est d'origine asiatique. Il est Québécois-Blanc. Leurs échanges de regards, leurs rires un peu nerveux et leurs gestes légèrement maladroits ne trompent pas: ils sont aux tout premiers stades du flirt. Ils parlent de tout et de rien, mais le sous-texte est le suivant: ils sont à la veille de se retrouver dans le même lit. Et, peut-être, de tomber en amour.
En arrière-plan, un homme chauve, quarante ans, peut-être, lit une brochure. Titre: Parce que la vie continue. Sous-titre: Aider les enfants et les adolescents en situation de séparation ou de divorce. Sur la couverture, on voit le dessin d'un enfant qui court sur une plage. Dans chaque main, il a un cerf-volant en forme de maison.
Station Crémazie. L'homme chauve boucle son manteau et dépose la brochure dans son sac à dos usé. Il descend.
Les deux jeunes continuent à parler. Tout à leur échange, ils n'ont rien remarqué de leur voisin.
En arrière-plan, un homme chauve, quarante ans, peut-être, lit une brochure. Titre: Parce que la vie continue. Sous-titre: Aider les enfants et les adolescents en situation de séparation ou de divorce. Sur la couverture, on voit le dessin d'un enfant qui court sur une plage. Dans chaque main, il a un cerf-volant en forme de maison.
Station Crémazie. L'homme chauve boucle son manteau et dépose la brochure dans son sac à dos usé. Il descend.
Les deux jeunes continuent à parler. Tout à leur échange, ils n'ont rien remarqué de leur voisin.
mardi 9 février 2010
Collection de vieilles dames (2)
Je vous ai déjà parlé, dans un billet précédent, de ma collection de vieilles dames.
J'en ai ajouté une autre à mon carnet, l'autre jour. Je l'ai baptisée la reine espagnole. Elle avait des cheveux gris tirés vers l'arrière, rassemblés en une courte queue de cheval. Des yeux verts pas doux du tout, plutôt piquants en fait. Et surtout, cette bouche. Des lèvres pleines, qui formaient, même au repos, une moue légèrement dédaigneuse. Avec une collerette et un diadème, elle aurait été parfaite à la cour de Charles Quint.
Même dans ses habits du vingt et unième siècle, avec ses turquoises veinées de brun aux oreilles et au cou, elle était magnifique. Debout dans un wagon de métro, elle imposait le respect. Quelqu'un lui a d'ailleurs cédé sa place. Les lèvres dédaigneuses se sont étirées pour sourire. Un sourire étrangement tendre.
J'en ai ajouté une autre à mon carnet, l'autre jour. Je l'ai baptisée la reine espagnole. Elle avait des cheveux gris tirés vers l'arrière, rassemblés en une courte queue de cheval. Des yeux verts pas doux du tout, plutôt piquants en fait. Et surtout, cette bouche. Des lèvres pleines, qui formaient, même au repos, une moue légèrement dédaigneuse. Avec une collerette et un diadème, elle aurait été parfaite à la cour de Charles Quint.
Même dans ses habits du vingt et unième siècle, avec ses turquoises veinées de brun aux oreilles et au cou, elle était magnifique. Debout dans un wagon de métro, elle imposait le respect. Quelqu'un lui a d'ailleurs cédé sa place. Les lèvres dédaigneuses se sont étirées pour sourire. Un sourire étrangement tendre.
jeudi 4 février 2010
Le dilemme d'une vie
La maman est partie en avion, au Guatemala, pour aller chercher le petit garçon qu'elle adoptera avec son mari. Ils ont déjà une fille, qui a hâte d'avoir un petit frère. Elle arrive là-bas avec un groupe de parents. Tous, ils ont des bébés. Elle a un petit bonhomme de trois ans. Dès le départ, ça ne va pas. Le petit ne veut pas la suivre. Il pleure. Il hurle. Chaque mouvement est pénible. Le séjour de quelques jours au Guatemala est un supplice.
Avant le départ, la maman prend le téléphone. Elle appelle à la maison. Elle dit à son mari: chéri, j'ai l'impression que cet enfant va gâcher notre vie. Puis, elle laisse entendre au responsable du groupe qu'elle songe à ne pas amener le petit avec elle. Le responsable n'accueille pas bien son commentaire. Elle s'est engagée, lui dit-il.
Et là, la maman est prise au Guatemala avec un affreux dilemme. Abandonner pour la deuxième fois un petit garçon qui a déjà été abandonné par ses vrais parents. Ou repartir avec un enfant dont elle sent, d'instinct, qu'il sera une immense source de problèmes pour sa famille.
Elle repart avec lui.
L'histoire ne finit pas bien. Son instinct était juste. L'enfant souffrait d'un grave trouble de l'attachement. Il a transformé la vie de trois personnes en un enfer permanent. Depuis quelques années, il a coupé tous les ponts avec sa mère, après avoir menacé de la tuer à plusieurs reprises.
Quand elle pense à lui, elle a peur.
Et vous, qu'auriez-vous fait à sa place?
Avant le départ, la maman prend le téléphone. Elle appelle à la maison. Elle dit à son mari: chéri, j'ai l'impression que cet enfant va gâcher notre vie. Puis, elle laisse entendre au responsable du groupe qu'elle songe à ne pas amener le petit avec elle. Le responsable n'accueille pas bien son commentaire. Elle s'est engagée, lui dit-il.
Et là, la maman est prise au Guatemala avec un affreux dilemme. Abandonner pour la deuxième fois un petit garçon qui a déjà été abandonné par ses vrais parents. Ou repartir avec un enfant dont elle sent, d'instinct, qu'il sera une immense source de problèmes pour sa famille.
Elle repart avec lui.
L'histoire ne finit pas bien. Son instinct était juste. L'enfant souffrait d'un grave trouble de l'attachement. Il a transformé la vie de trois personnes en un enfer permanent. Depuis quelques années, il a coupé tous les ponts avec sa mère, après avoir menacé de la tuer à plusieurs reprises.
Quand elle pense à lui, elle a peur.
Et vous, qu'auriez-vous fait à sa place?
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